Et si les jeunes les plus fragiles étaient aussi les plus experts des réseaux sociaux ? Une étude auprès de 62 jeunes suivis en santé mentale montre comment ils apprennent à déjouer les algorithmes qui ciblent leurs failles… et pourquoi cet effort ne doit pas reposer sur eux seuls.
Résumé :
Cette étude, publiée en 2025 dans la revue Information, Communication & Society, porte sur 62 jeunes de 12 à 22 ans suivis pour des difficultés de santé mentale en Norvège et au Royaume-Uni. Les chercheurs les ont interrogés longuement pour comprendre comment ils vivent les réseaux sociaux. Ils montrent que les plateformes, par les tendances virales et la personnalisation des fils, exposent ces jeunes à des contenus extrêmes sur l’automutilation, le suicide ou les troubles alimentaires. Ces contenus ravivent leurs fragilités et finissent par paraître normaux, car personne autour d’eux ne réagit. Pour se protéger, beaucoup de ces jeunes apprennent pourtant à « nettoyer » leur fil, à signaler, à repérer les faux comptes et les tentatives de manipulation. Les auteurs appellent cette compétence la « littératie des plateformes ». Elle se construit surtout entre pairs, par l’essai et par la réflexion sur sa propre histoire.
Cette compétence a cependant ses limites. Elle demande un effort constant, elle dépend de chaque plateforme et repose parfois sur des idées fausses sur les algorithmes. Quand leurs efforts échouent, les jeunes ont tendance à se sentir coupables. Les auteurs refusent de leur laisser porter seuls cette responsabilité. Ils plaident pour une meilleure régulation des algorithmes, pour des adultes à l’écoute et sans jugement, et pour des soignants et éducateurs formés au numérique. L’étude est solide et donne la parole à des jeunes rarement entendus. Elle reste toutefois qualitative, avec un petit échantillon surtout féminin. Elle ne mesure pas l’effet réel des réseaux sur la santé mentale, et ses résultats restent à vérifier dans le contexte français.
BLOC 1 – REPÈRES
1. Titre de la fiche
Mon fil d’actualité peut-il « appuyer là où ça fait mal » ? Comment les jeunes fragiles apprennent à s’en protéger
2. Référence
Livingstone S., Jessen R. S., Stoilova M., Stänicke L. I., Graham R., Staksrud E., Jensen T. (2025, en ligne ; vol. 2026). Can platform literacy protect vulnerable young people against the risky affordances of social media platforms? Information, Communication & Society, 29(2), 455-472.
DOI : 10.1080/1369118X.2025.2518254 · Langue : anglais · Accès libre (licence CC BY).
https://doi.org/10.1080/1369118X.2025.2518254
3. Type de document
Étude
4. Contexte
Norvège et Royaume-Uni. Jeunes suivis en santé mentale (cliniques, associations), âgés de 12 à 22 ans.
BLOC 2 – COMPRENDRE
5. En une phrase
Les jeunes en difficulté psychique apprennent à décoder les réseaux sociaux pour se protéger, mais cet effort ne suffit pas : les plateformes et la société doivent aussi agir.
6. La question posée
Comment ces jeunes vivent-ils les fonctions à risque des réseaux sociaux ? Ces expériences les aident-elles à développer une « littératie des plateformes », c’est-à-dire une compréhension du fonctionnement des réseaux, de leurs algorithmes et de leur modèle économique ?
7. Comment ?
Étude qualitative : entretiens approfondis de 45 à 105 minutes avec 62 jeunes (30 en Norvège, 32 au Royaume-Uni), en présence d’un professionnel de santé mentale. Les jeunes étaient en phase de rétablissement ou avaient des symptômes légers. Les réponses ont été analysées par thèmes (« analyse thématique » : on repère les idées qui reviennent d’un entretien à l’autre).
8. Ce que montre l’article
- Les tendances virales et la personnalisation des contenus exposent ces jeunes à des contenus extrêmes (automutilation, suicide, troubles alimentaires) qui ravivent leurs fragilités. Ils parlent de contenus « déclencheurs ».
- Ces contenus se banalisent : quand personne ne réagit, les jeunes s’y habituent vite.
- Beaucoup développent de vraies compétences : « nettoyer » leur fil, signaler, repérer les faux comptes et les signes de pédocriminalité en ligne.
- Ces savoirs se construisent surtout entre pairs, par l’essai et la réflexion sur leur propre histoire.
- Quand leurs efforts échouent, ils se blâment eux-mêmes. Ils demandent une meilleure régulation des algorithmes, des adultes non jugeants et des soignants formés au numérique.
9. Limites
- Petit échantillon qualitatif, non représentatif, majoritairement féminin (46 filles sur 62).
- Données déclarées : on ne mesure pas l’effet réel des plateformes sur la santé mentale. Les auteurs disent eux-mêmes ne pas avoir de preuve directe de ce lien.
- Deux pays (Norvège, Royaume-Uni) : la transposition au contexte français reste à vérifier.
10. Niveau de confiance
Confiance 3 – Très solide : référence fiable sur la question.
a ✓ · b ✓ · c ✓ · d ✓ · e ✓ = 5/5
BLOC 3 – REGARD ONDES
11. Ce que nous en retenons
Cette étude donne la parole à des jeunes rarement entendus. Elle montre qu’ils ne sont pas des victimes passives : ils comprennent souvent mieux les réseaux que les adultes qui les entourent. Elle rejoint une revue des mêmes auteurs (Livingstone, Mascheroni et Stoilova, 2021) : les compétences numériques « générales » protègent peu. L’enjeu n’est donc pas de culpabiliser le jeune, mais de partager la responsabilité avec les plateformes et les adultes.
12. Pour qui, et qu’est-ce que ça change ?
- Parents : s’intéresser à ce que l’enfant voit en ligne, sans juger, plutôt que d’interdire.
- Éducateurs : intégrer la vie numérique au suivi. Une jeune raconte qu’aucun professionnel ne l’a jamais interrogée sur ses expériences en ligne.
- Jeunes : ce qu’on voit dépend aussi de l’algorithme. Ce n’est pas « de sa faute ».
13. Ce qui protège, ce qui aide
- Se connaître et repérer ses propres déclencheurs (conscience de soi, gestion des émotions).
- Comprendre les algorithmes et douter des contenus et des comptes (pensée critique).
- Échanger entre pairs et avec un adulte de confiance (relations interpersonnelles).
14. Vigilance éthique
Confidentialité et données : les algorithmes peuvent cibler les fragilités à partir des traces laissées. Libre arbitre et autonomie : le sentiment de « choisir » son fil peut masquer cette influence.
BLOC 4 – AGIR
15. Pour en parler
« À ton avis, pourquoi ton fil te montre-t-il ces vidéos-là plutôt que d’autres ? »
16. Pour essayer
Faire un « audit de fil » : chacun note les 10 premiers contenus de son fil et les classe en « me fait du bien / me fait du mal / neutre ». On échange ensuite sur les moyens d’agir : ne plus suivre, signaler, « pas intéressé ».
17. Pour aller plus loin
- Fiche « Comprendre les algorithmes de recommandation »
- Fiche « Contenus d’automutilation en ligne : comment réagir ? »
- Fiche « Repérer les faux comptes et les tentatives de manipulation »
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